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    Scène Nationale de Corse

     Quel pilote pour quelle navigation ?

     

    La première saison de la Scène Nationale de Corse est prévue à Bastia et à Porto Vecchio pour septembre-octobre 2014. Telle est la date annoncée par Philippe Bachman en conclusion de sa mission conduite sur l’île à la demande de la Ville de Bastia, de la CTC, et de l’État (Ministère de la Culture).

     Effet d’un hasard – heureux ! – le lancement de cette Scène Nationale, ce très officiel label, qui devrait apporter de réels changements dans le spectacle vivant en Corse, coïncide avec les élections municipales. Hasard ! Hasard ! En réalité Philippe Bachman, musicologue ayant lui-même l’expérience d’une direction de ce genre d’outil culturel, a effectué une mission d’expertise d’abord, suivie ensuite d’une mission de préfiguration, qui ont donné lieu à deux documents remis aux responsables politiques en charges des affaires insulaires. Lors de ces missions il a rencontré un certain nombre d’artistes, de créateurs, de fonctionnaire, d’administratifs, d’élus. Ces rencontres ont nourri un travail conséquent aux propositions intéressantes. Mais il y a un hic…

     Quid de la langue corse ?

     On a beau lire et relire les lignes du missionné-missionnaire pas une référence à la langue et à la culture corse. Or, cet « oubli », on imagine aussitôt quel va être son impact… ou ses conséquences pour user d’un terme neutre. Certes il y a mention de spécificités d’une Scène Nationale de Corse mais c’est uniquement pour en souligner « l’ancrage territorial multipolaire (existence de plusieurs sites) et son insularité méditerranéenne ». Sans plus… Alors on a envie de dire : encore un petit coup de rame et on va pouvoir jeter les amarres ici et pas ailleurs. En vain !

     Des absents

     Si Bastia, à l’initiative de la démarche, doit être présente dans cette Scène Nationale ainsi que Corte et Porto Vecchio, Pigna et Propriano, Ajaccio se signale par une absence qui la dispense d’être partie prenante. Rien non plus sur le Centre Culturel Universitaire ni sur le théâtre d’Olmi-Cappella, structure flambant neuf de haute Balagne.

     A l’examen des textes de Philippe Bachman on en vient à s’interroger sur cette Scène Nationale. Ne serait-elle pas finalement cette politique culturelle introuvable promise par nos dirigeants insulaires depuis des lustres ? Une façon de refiler le bébé-culture au papa-État qui l’avait confié par entremise de statut aux bons soins de la CTC ? Dans ce cas de figure ne resterait à la Collectivité Territoriale de Corse qu’un rôle d’aménagement du territoire de l’île. Peut-être ! Quoiqu’il en soit cette conjecture traduit assez brutalement les carences des culturels corses à s’entendre et à proposer tant il est vrai que tout n’est pas toujours de la faute exclusive de l’autre, et que l’union fait la force au prix souvent de concessions et de compromis non réductibles à de vulgaires compromissions.

     Trois sites fondateurs

     L’un des points forts du projet de Scène Nationale de Corse est sa localisation sur trois sites fondateurs : Bastia, Porto Vecchio, Corte avec leur potentiel d’équipements et de salles existants et à venir très prochainement ce qui devrait permettre une certaine irrigation culturelle de l’intérieur et de renforcer la création à l’échelle de toute l’île avec possibilités de résidences d’artistes et de représentations plus fournies et plus contemporaines de spectacles de théâtre, de musique, de danse. A ces trois pôles seraient associés Pigna et Propiano. Cette mutualisation humaine et matérielle est à l’évidence un plus et pourrait même aboutir à une harmonisation des financements, sinon à des économies. A deux conditions au minimum. Que ces partenariats tissés entre villes et villages ne débouchent pas sur des dépassements extravagants des dépenses budgétisées. Que cette union des ressources dans les domaines créatifs, artistiques et financiers soit conçue autrement que comme une banale addition de canards boiteux où chacun cultive l’arrière-pensée de faire endosser à ses associés ses problèmes. L’intégration au dispositif de la Cinémathèque, dont Philippe Bachman met en exergue la fragilité, peut être véritablement une richesse supplémentaire en apportant une indéniable complémentarité ou au contraire un élément anémiant.

     Identité et Scène Nationale

    Aspect le plus problématique et le plus délicat de cette Scène Nationale : le choix du directeur par les décideurs en place, l’opposition politique n’ayant pas son mot à dire. Ce directeur est nommé sur le projet artistique et culturel qu’il a élaboré, et il le met en œuvre. Lui et lui seul ! Dans une île où le combat identitaire est vif, aigu même, où la revendication pour la langue et la culture corse est lancinante, récurrente, aussi angoissée qu’angoissante, la responsabilité d’un Scène Nationale de Corse va bien au-delà d’une simple adéquation à une culture de l’air du temps et d’une sage gestion administrative et financière. Dans le contexte insulaire et de ses luttes, et en prenant en compte crispations, rancœurs, voire hostilités agitant trop fréquemment les milieux culturels de l’île, il est aussi indispensable d’avoir du recul qu’une connaissance approfondie des passions et des processus mentaux corses. Disposer de connexions parisiennes, hexagonales, européennes, méditerranéennes, internationales est nécessaire mais pas suffisant !

     L’aventure d’une Scène Nationale de Corse mérite amplement d’être vécue pour la dynamique qu’elle peut insuffler à la création corse et pour l’impérative confrontation à l’Autre. Belle expérience possible, une fois levées les malencontreuses hypothèques qui pèsent sur elle. Une fois stimulés les esprits, revigorés les cœurs et relégués aux oubliettes les a priori. Tous les a priori.

     

                                                                                                                           

     

     

     


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